PHÉNIx, blogue qui renaît toujours de ses censures: 1960 Tananarive

mardi 6 juin 2006

1960 Tananarive

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1960 Tananarive



Derrière, côté cour, un balcon rose...





J'étais terrorisé, et courais à toutes jambes, pas assez vite. Derrière, mon père, le large ceinturon militaire en toile, avec ses crochets pour les accessoires : gourde, chargeurs, dague...

Il ne fallait pas qu'il me rattrape, derrière c'est le salon avec mon bureau d'écolier, j’arrive en trombe dans l'immense pièce avec un parapet, une sorte de grand balcon rose, avant la cuisine et l'escalier à descendre pour sortir, fuir, loin.

Merde, ma mère me bloque le passage de la cuisine ! Plutôt sauter par le balcon que le ceinturon, un étage seulement. Mais elle me rattrape par la taille, j'avais presque réussi à enjamber le parapet, mais du haut de mes onze ans, je me suis débattu, arraché de ses poignets, rien n'aurait pu m'empêcher d'être frappé par le ceinturon. Je réussis à courir dans la cuisine, dévaler l'escalier sans tomber, traverser le jardin, le portail, la rue...

Il ne me poursuit pas, sauvé, mais pourquoi ?

Où aller, pas question de revenir, je le connais ce ceinturon, il fait trop mal. Quand il me cogne avec les mains, les poings, les premiers coups font mal, et à force, on les sent moins, comme anesthésié. Mais le ceinturon en nylon, large, ça brule de plus en plus. Et les crochets ! Même sans les accessoires, pour ne pas abimer le matériel de l'armée.

Où aller ? J'ai commencé à errer dans les rues boueuses de Tananarive, après une de ces pluies toujours torrentielles. C'est vrai que les malgaches sont hyper sympas. Et j'adore ce pays. D'abord, y a que deux saisons. Six mois de pluies quotidiennes et pleines de cordes, et six mois sans rien du tout. Y a jamais d'hiver. Même à Noël, y en a pas.

Les gens ont tous le droit de marcher pieds nus. J'ai demandé à Angèle, celle qui est tout le temps en train d'aider ma mère, pourquoi elle ne mettait jamais ses chaussures : "ça fait mal aux pieds !".
Mais les cailloux, alors ? Ca doit être pour ça qu'ils mettent plein de boue dans les rues, au lieu du goudron noir. J'ai essayé une fois de marcher pieds nus dans la grande rue avec du goudron, pendant que j'étais avec Angèle, quand les parents n'étaient pas là. Ca brule les pieds ! La boue, c'est mieux, pour eux, puisqu'ils n'aiment pas les chaussures.

Ils ont presque tous des drôles de chapeaux. Ils poussent des zébus avec des bouts de bois. Les zébus, c'est des vaches brunes ou presque noires, toutes avec une bosse, et toutes maigres.
Ils me regardent tous, pas les zébus.

Je l'ai échappé belle. J'avais fini mes devoirs. Mon père m'avait dit de rester à mon bureau : "lis au lieu de faire le con dehors, fainéant". Je voulais jouer dans le jardin, aux petites voitures, dans les œillets d'Inde que mon père a planté. J'y trace des routes, et c'est mon petit monde. Il y a des petits soldats qui ne répètent jamais rien aux parents, comme Angèle qui me laisse toujours jouer tranquille.

J'ai envie de pleurer, je commence à avoir peur. J'ai peur de rentrer. Tout à l'heure, je n'avais pas peur, pas d'estomac noué, pas envie de pleurer. Je courais, je fuyais, ce n'est pas pareil.

La terreur, c'est juste courir.

Mais maintenant, il faut que je rentre. Le ceinturon. C'est vachement dur d'avoir le courage de revenir, je préférais tout à l'heure.
Je suis loin de mes œillets d'Inde. Je crois que je vais me perdre. Je ne comprends toujours pas pourquoi il ne m'a pas rattrapé.
Parce qu'il faudra bien que je revienne. Pas un seul "vaza", comme ils appellent les blancs, ici. Il va faire nuit, comme toujours vers 8H00, 9H00, toute l'année. J'ai faim. Il faut revenir. Peut-être qu'il s'est calmé. Pourquoi elle ne me défend jamais, elle?

Je rentre. Ils mangent dans la cuisine, il y a même mon assiette. La crise a fait place à la routine. J'y comprends rien, ils ne m'engueulent pas.
Trop occupés par les bébés, Jérôme et Catherine.
Mon père est même heureux de voir son petit de deux ans jouer avec un os de gigot sur sa grande chaise. Moi, c'est des carottes, faut les manger, sinon, c'est la baffe. J'aime pas les carottes. D'abord, si je les mange, il va m'en remettre pour pouvoir m'engueuler.

La vaisselle, c'est moi qui l'essuie, je me couche dans le lit sous la moustiquaire. Il y a toujours un moustique qui se trouve enfermé avec moi. Un idiot enfermé tout seul, ou un malin, pour me piquer !
Je suis chez moi, isolé, dans ce lit protégé par la moustiquaire.

Ils m'ont acheté une éponge à mettre dans le slip. Je pisse au lit à l'âge de onze ans. Je ne le fait pas express, ils le savent au moins.

Plus de quatre décades plus tard, j'ai vu à la télé des gens sauter des tours jumelles, un onze septembre 2001.
Je sais qu'ils n'ont pas choisi de sauter, et qu'ils ne se sont pas suicidés.

C'était de la terreur, je sais qu'ils ont fuit le ceinturon de flammes rageur qui fonçait sur eux... la fenêtre d'abord. Ensuite, l'errance.

Moi, j'ai du remonter, toutes les marches.